« Ils étaient debout devant le miroir
(ils étaient toujours ainsi quand elle se déshabillait) et épiaient leur image . Elle était en sous-vêtements et coiffée du chapeau melon. Puis elle compris soudain que ce tableau les excitait tout les deux. Le chapeau melon était devenu le motif de la partition musicale qu'était la vie de Sabrina. Ce motif revenait encore et toujours, prenant chaque fois une autre signification ; toute ces significations passaient par le chapeau melon comme l’eau par le lit d’un fleuve. Et c’était, je peux le dire, le lit du fleuve d’Héraclite : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ! » Le chapeau melon était le lit d’un fleuve et Sabina voyait chaque fois couler un autre fleuve sémantique : le même objet sucitait chaque fois une autre signification, mais cette signification répercutait comme un écho, comme un cortège d’échos, toutes les significations antérieures. Chaque nouvelle expérience vécue résonnait d’une harmonie plus riche.

- Kundera. L’Insoutenable légèreté de l’être. Paris. Éditions Gallimard. 1989.407p.